Langues régionales, une chance pour l’emploi ? Le cas alsacien.

En France, différentes langues régionales sont pratiquées : alsacien, breton, basque, catalan, corse, flamand, occitan. Pendant longtemps, elles ont été dénigrées. L’idée dominante des autorités était de remplacer ces langues par le français. Au lieu d’instaurer le bilinguisme, l’objectif était d’éradiquer les anciennes langues considérées au mieux comme inutiles, au pire nuisible car faisant concurrence à la bonne maîtrise du français.

Aujourd’hui, les langues régionales sont en déclin en raison de la non transmission entre les générations. Malgré tout, leur image a évolué. Elles sont largement considérées comme une richesse, un patrimoine culturel faisant partie de l’identité française. Désormais, 72% des français se déclarent même favorables à leur reconnaissance officielle, ce qui pousse le président de la république à annoncer la ratification de la charte européenne des langues régionales et minoritaires.

Au-delà de l’enjeu culturel, la promotion des langues régionales a-t-elle un intérêt pour le développement économique du pays et de ses territoires ? Certaines critiques préconisent qu’à l’heure de l’intégration européenne et de la mondialisation, il vaut mieux se concentrer sur l’apprentissage des langues étrangères. Il serait inutile d’apprendre des langues parlées seulement localement.

Ceci révèle une profonde méconnaissance de la nature des langues régionales de France. En réalité, les langues régionales sont des langues internationales. Elles sont principalement parlées dans des régions frontalières, à cheval sur plusieurs pays européens. Ainsi, le basque est parlé en Espagne, le flamand en Belgique, l’alsacien en Allemagne et en Suisse. L’usage de ces langues, au lieu de constituer une entrave à l’ouverture, offre au contraire de formidables possibilités de coopération transfrontalière en Europe.

Le cas des travailleurs frontaliers alsacien est particulièrement intéressant à étudier, car l’emploi en Allemagne et en Suisse dépend directement de la maîtrise de l’Allemand. Or, l’alsacien est en réalité un dialecte allemand. Les alsaciens dialectophones sont germanophones, ce qui leur offre la possibilité de travailler en Allemagne ou en Suisse.

Etat de la langue régionale alsacienne

L’alsacien est la langue régionale la plus parlée de France, avec environ 400 000 locuteurs. Toutefois, comme pour les autres langues, la tendance est en nette baisse. Les dialectophones ne représentent plus que 40% de la population, contre 90% dans les années 50.

Evolution du taux de dialectophones (OLCA 2012)

Evolution du taux de dialectophones (OLCA 2012)

Plus significatif encore du déclin du dialecte, le taux de dialectophone est faible chez les jeunes, en raison de la non transmission par les parents.

Taux de dialectophones selon l'âge (OLCA 2012)

Taux de dialectophones selon l’âge (OLCA 2012)

Ainsi, à moins d’intégrer massivement l’apprentissage de la langue régionale en milieu scolaire, son déclin continuera de s’accélérer jusqu’à sa disparition. Des mesures viennent d’être prises pour renforcer la place du dialecte à l’école, mais on ne sait pas si ces efforts seront suffisants. Dans son récent livre, « langues régionales, au bord du gouffre ? », Thierry Kranzer plaide pour une immersion précoce en classe bilingue dès la maternelle. Le seul moyen pour assurer la survie d’une langue est qu’elle soit transmise dans le cadre scolaire, et pas uniquement familial.

Nous savons que les jeunes perdent la connaissance du dialecte par rapport à leurs aînés. Or, comme l’alsacien est très proche de l’allemand standard, cela se traduit par une baisse des capacité en allemand. Cela a-t-il un impact sur l’emploi frontalier ? A partir des statistiques disponibles, nous allons le vérifier dans la partie suivante.

Evolution du travail frontalier

Selon l’Oref, le nombre de frontaliers alsaciens a augmenté jusqu’en 2000, à un pic de 70 000, suivi d’une période de déclin et stagnation jusqu’en 2011.

evolutionfrontaliers

Source : tableau de bord régional emploi, OREF 2015

Selon l’INSEE, le travail frontalier s’inscrit désormais en forte baisse, à 56 000 en 2013. Est-ce que ce déclin est lié à la des difficultés économiques du côté allemand et suisse, provoquant une baisse des recrutements ? Apparemment non, puisque le taux de chômage est très faible au Bade-Wurtemberg, à 3,8% en mai 2015. Le taux est le même en Suisse dans le canton de Bâle-ville. Les entreprises allemandes et suisses sont toujours en pénurie de main-d’oeuvre dans de nombreux secteurs d’activité, y compris dans l’industrie.

La baisse du nombre de frontaliers viendrait-elle du fait que les alsaciens trouvent plus facilement du travail chez eux ? Dans ce cas ils n’auraient plus besoin de franchir la frontière pour travailler. Malheureusement non, la situation de l’emploi est très dégradée. L’emploi a baissé en 2014 dans la région, avec pour conséquence un taux de chômage qui atteint 10% au premier trimestre 2015.

Si la baisse du nombre de frontaliers n’est pas uniquement liée à la conjoncture économique, est-elle alors liée au déclin de la langue régionale ? Si c’est le cas, la baisse des frontaliers devrait surtout concerner les jeunes, qui sont majoritairement non dialectophones. Autrement dit, l’âge moyen des frontaliers devrait s’élever. Que disent les statistiques ?

Source : tableau de bord régional emploi, OREF 2015

Source : tableau de bord régional emploi, OREF 2015

Le résultat est sans appel. En 1999, la majorité (56%) des frontaliers avaient moins de 40 ans. En 2011, ils ne sont plus que 33%. Les vieillissement des frontaliers est donc très marqué. La pyramide des âges confirme la baisse du nombre de jeunes frontaliers entre 1999 et 2008.

pyramideagefrontaliers

Par conséquent, la baisse de la pratique de l’alsacien – et donc de l’allemand – empêche les jeunes alsaciens d’accéder aux marchés du travail allemand et suisse. Ils regorgent pourtant d’opportunités, y compris dans des postes d’ouvrier sans qualification spécifique. La frontière linguistique qui se creuse entre les alsaciens et leurs voisins se transforme en une frontière économique, particulièrement nuisible à l’emploi des jeunes.

Avantages économiques du bilinguisme

Nous avons vu que le bilinguisme en Alsace permet d’accéder à l’emploi en Allemagne et en Suisse. Mais ce n’est pas le seul avantage économique de la connaissance de la langue régionale. Bien que plus difficiles à chiffrer, on peut penser aux bénéfices suivants pour l’emploi en Alsace même :

  • Le tourisme : du fait de la proximité géographique, nombreux sont les touristes germanophones appréciant de pouvoir communiquer facilement avec les autochtones. Un niveau d’allemand correct est très souvent exigé pour obtenir un emploi dans ce secteur.
  • L’implantation des entreprises allemandes et suisses en Alsace : près de la moitié des capitaux étrangers investis en Alsace viennent d’investisseurs allemands (31,7%) et suisses (13,5%) (INSEE, 2012). C’est particulièrement important car environ 50% de l’emploi en Alsace dépend des investissements étrangers. Connaitre la langue des investisseurs germanophones permet d’établir des relations de confiance propices à l’installation de ces entreprises.
  • Le développement des exportations vers l’espace germanique : 68% des entreprises exportatrices alsaciennes exportent vers l’Allemagne (CCI Alsace 2013). Pour continuer à développer ces marchés d’exportation, il est essentiel de disposer de personnel ayant une parfaite connaissance de la langue allemande.

En conclusion, le cas de la langue alsacienne montre qu’une langue régionale n’est pas forcément synonyme de repli, mais au contraire d’ouverture. C’est également le cas des autres langues régionales de France, qui sont des langues pratiquées dans les pays voisins. Cette ouverture linguistique favorise l’intégration des territoires économiques en Europe, ce qui est bénéfique à l’économie et à l’emploi.

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2 Commentaires

  1. […] que le déclin de la langue régionale se traduit par une baisse du nombre de frontaliers (voir cet article). Directement visible et mesurable, l’évolution du travail frontalier est souvent mise en […]

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